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Editorial 54

La fin de la République de Venise : la chute d’un État, la survie d’un peuple

Le 12 mai 1797, l’Europe assiste à la disparition d’un État qui semblait éternel. Après plus de mille ans d’existence, la République de Venise, la Sérénissime, cesse d’être une nation souveraine. Peu d’États peuvent se prévaloir d’une telle longévité. Pendant plus d’un millénaire, Venise fut une puissance maritime, commerciale et diplomatique dont l’influence dépassait largement les rivages de l’Adriatique. Pourtant, en quelques semaines, l’œuvre de plusieurs siècles s’effondre sous les coups des guerres révolutionnaires françaises et de la politique ambitieuse de Napoléon Bonaparte.

La fin de la République de Venise ne constitue pas seulement un épisode de l’histoire italienne. Elle marque la disparition d’un modèle politique original, fondé sur des institutions d’une remarquable stabilité, mais également la fin d’un équilibre méditerranéen qui avait façonné l’Europe depuis le Moyen Âge.

Durant des siècles, la Sérénissime avait bâti sa prospérité sur le commerce. Ses navires sillonnaient la Méditerranée jusqu’au Levant, reliant l’Europe aux marchés de l’Orient. Son Arsenal impressionnait les voyageurs par son organisation, tandis que ses diplomates entretenaient des relations avec toutes les grandes puissances de leur temps. Cette réussite ne reposait pas uniquement sur la richesse, mais aussi sur une administration efficace et une remarquable continuité institutionnelle.

Mais aucune puissance n’est éternelle.

À partir du XVIᵉ siècle, les grandes découvertes maritimes déplacent progressivement le centre du commerce mondial vers l’océan Atlantique. Les Portugais puis les Espagnols ouvrent de nouvelles routes vers l’Asie, réduisant l’importance stratégique de la Méditerranée. Dans le même temps, l’Empire ottoman poursuit son expansion et prive Venise de plusieurs de ses possessions orientales. Lentement, la République perd l’avantage qui avait fait sa fortune.

À ces difficultés économiques s’ajoute une certaine rigidité politique. Le pouvoir reste concentré entre les mains d’un petit nombre de familles patriciennes. Ce système, qui avait longtemps garanti la stabilité de la République, peine désormais à répondre aux transformations rapides de l’Europe moderne.

Lorsque Napoléon Bonaparte lance sa campagne d’Italie en 1796, Venise tente de préserver sa neutralité. Cette stratégie lui avait souvent permis de traverser les crises européennes. Mais face à l’armée française, la neutralité ne suffit plus. Les incidents se multiplient et Bonaparte accuse la République de soutenir ses ennemis. Ce prétexte lui permet d’imposer ses conditions à une puissance désormais incapable de résister.

Le 12 mai 1797, le Grand Conseil vote l’abolition de la République. Le dernier doge, Ludovico Manin, abdique. Quelques jours plus tard, les troupes françaises entrent dans la cité des Doges. Les emblèmes du lion de Saint-Marc sont retirés, les anciennes institutions sont dissoutes et une page de plus de mille ans d’histoire se referme.

Le plus grand paradoxe survient quelques mois plus tard. Par le traité de Campo-Formio, signé le 17 octobre 1797, Napoléon cède Venise à l’Empire d’Autriche en échange d’avantages stratégiques ailleurs en Europe. Celui qui affirmait porter les idéaux de liberté et de souveraineté des peuples traite finalement la Sérénissime comme une simple monnaie d’échange diplomatique. Les Vénitiens ne sont jamais consultés sur leur avenir.

Pourtant, si l’État disparaît, le peuple, lui, demeure.

L’identité vénitienne ne reposait pas uniquement sur ses institutions. Elle s’exprimait aussi dans sa langue, dans sa littérature, dans ses traditions et dans son rapport singulier à la mer. Le vénitien était la langue de la vie quotidienne, mais aussi celle du commerce, de l’administration et de nombreux écrivains.

Parmi eux, Carlo Goldoni occupe une place majeure. Né à Venise en 1707, il est considéré comme l’un des plus grands dramaturges européens. En donnant une place importante au vénitien dans plusieurs de ses comédies, il immortalise les habitants de la lagune, leurs façons de parler, leurs coutumes et leur humour. Ses œuvres constituent aujourd’hui encore un témoignage précieux de la société vénitienne du XVIIIᵉ siècle. À travers son théâtre, Goldoni a contribué à faire du vénitien une langue de création littéraire à part entière, démontrant qu’elle pouvait exprimer toute la richesse de la vie quotidienne comme les subtilités de la comédie humaine.

La disparition de la République n’a donc pas entraîné celle de sa culture. Aujourd’hui encore, le vénitien continue d’être parlé dans une grande partie de la Vénétie ainsi que dans certaines communautés issues de l’émigration, notamment au Brésil, où le talian, issu principalement du vénitien, est toujours utilisé. Cette permanence rappelle qu’une langue peut survivre longtemps à l’État qui l’a portée.

Le cas du vénitien n’est d’ailleurs pas isolé. La péninsule italienne possède une extraordinaire diversité linguistique héritée de son histoire. Le napolitain, le sicilien, le piémontais, le lombard, le ligure, l’émilien-romagnol, le frioulan, le sarde et bien d’autres langues historiques continuent d’être parlés, transmis et préservés par leurs communautés. Longtemps qualifiées de « dialectes », elles constituent en réalité un patrimoine culturel d’une immense richesse, reflet de l’histoire complexe des anciens États italiens et de leurs identités régionales. Leur préservation participe à la sauvegarde d’une mémoire collective qui dépasse largement les frontières administratives contemporaines.

L’héritage de la Sérénissime dépasse ainsi les palais de marbre, les canaux ou les chefs-d’œuvre de la Renaissance. Il vit dans une langue, dans une littérature, dans des traditions populaires et dans le souvenir d’une République qui, pendant plus de mille ans, fit rayonner Venise sur toute la Méditerranée.

Plus de deux siècles après sa disparition, la République de Venise continue de fasciner historiens, voyageurs et amoureux de l’Italie. Sa chute rappelle que les États peuvent disparaître sous l’effet des rapports de force internationaux, mais qu’une civilisation ne s’efface pas avec la signature d’un traité. Tant que sa langue est parlée, que sa littérature est lue et que sa mémoire est entretenue, la Sérénissime demeure bien vivante dans le cœur des Vénitiens et dans le patrimoine culturel européen.

Georges Orazio Spido,
Président de l’Alliance Italienne Universelle

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La fine della Repubblica di Venezia: la caduta di uno Stato, la sopravvivenza di un popolo

Il 12 maggio 1797, l’Europa assiste alla scomparsa di uno Stato che sembrava eterno. Dopo più di mille anni di esistenza, la Repubblica di Venezia, la Serenissima, cessa di essere una nazione sovrana. Pochi Stati possono vantare una tale longevità. Per oltre un millennio, Venezia fu una potenza marittima, commerciale e diplomatica la cui influenza superava ampiamente le rive dell’Adriatico. Eppure, in poche settimane, l’opera di diversi secoli crolla sotto i colpi delle guerre rivoluzionarie francesi e della politica ambiziosa di Napoleone Bonaparte.

La fine della Repubblica di Venezia non costituisce soltanto un episodio della storia italiana. Segna la scomparsa di un modello politico originale, fondato su istituzioni di notevole stabilità, ma anche la fine di un equilibrio mediterraneo che aveva plasmato l’Europa fin dal Medioevo.

Per secoli, la Serenissima aveva costruito la propria prosperità sul commercio. Le sue navi solcavano il Mediterraneo fino al Levante, collegando l’Europa ai mercati d’Oriente. Il suo Arsenale impressionava i viaggiatori per la sua organizzazione, mentre i suoi diplomatici intrattenevano relazioni con tutte le grandi potenze del loro tempo. Questo successo non si fondava soltanto sulla ricchezza, ma anche su un’amministrazione efficiente e su una straordinaria continuità istituzionale.

Ma nessuna potenza è eterna.

A partire dal XVI secolo, le grandi scoperte marittime spostarono progressivamente il centro del commercio mondiale verso l’oceano Atlantico. I Portoghesi prima e gli Spagnoli poi aprirono nuove rotte verso l’Asia, riducendo l’importanza strategica del Mediterraneo. Nello stesso tempo, l’Impero ottomano proseguì la sua espansione e privò Venezia di diversi suoi possedimenti orientali. Lentamente, la Repubblica perse il vantaggio che aveva fatto la sua fortuna.

A queste difficoltà economiche si aggiunse una certa rigidità politica. Il potere rimase concentrato nelle mani di un ristretto numero di famiglie patrizie. Questo sistema, che aveva a lungo garantito la stabilità della Repubblica, faticava ormai a rispondere alle rapide trasformazioni dell’Europa moderna.

Quando Napoleone Bonaparte lanciò la sua campagna d’Italia nel 1796, Venezia tentò di preservare la propria neutralità. Questa strategia le aveva spesso permesso di attraversare le crisi europee. Ma di fronte all’esercito francese, la neutralità non bastò più. Gli incidenti si moltiplicarono e Bonaparte accusò la Repubblica di sostenere i suoi nemici. Questo pretesto gli permise di imporre le proprie condizioni a una potenza ormai incapace di resistere.

Il 12 maggio 1797, il Maggior Consiglio votò l’abolizione della Repubblica. L’ultimo doge, Ludovico Manin, abdicò. Pochi giorni dopo, le truppe francesi entrarono nella città dei Dogi. Gli emblemi del leone di San Marco furono rimossi, le antiche istituzioni vennero sciolte e una pagina di oltre mille anni di storia si chiuse.

Il più grande paradosso si verificò pochi mesi dopo. Con il trattato di Campoformio, firmato il 17 ottobre 1797, Napoleone cedette Venezia all’Impero d’Austria in cambio di vantaggi strategici altrove in Europa. Colui che affermava di portare gli ideali di libertà e di sovranità dei popoli trattò infine la Serenissima come una semplice moneta di scambio diplomatica. I Veneziani non furono mai consultati sul loro futuro.

Eppure, se lo Stato scompare, il popolo rimane.

L’identità veneziana non si fondava soltanto sulle sue istituzioni. Si esprimeva anche nella sua lingua, nella sua letteratura, nelle sue tradizioni e nel suo rapporto singolare con il mare. Il veneziano era la lingua della vita quotidiana, ma anche quella del commercio, dell’amministrazione e di numerosi scrittori.

Tra questi, Carlo Goldoni occupa un posto di primo piano. Nato a Venezia nel 1707, è considerato uno dei più grandi drammaturghi europei. Dando un ruolo importante al veneziano in diverse sue commedie, egli immortalò gli abitanti della laguna, i loro modi di parlare, le loro usanze e il loro umorismo. Le sue opere costituiscono ancora oggi una testimonianza preziosa della società veneziana del XVIII secolo. Attraverso il suo teatro, Goldoni contribuì a fare del veneziano una vera e propria lingua di creazione letteraria, dimostrando che essa poteva esprimere tutta la ricchezza della vita quotidiana così come le sottigliezze della commedia umana.

La scomparsa della Repubblica non comportò dunque quella della sua cultura. Ancora oggi, il veneziano continua a essere parlato in gran parte del Veneto, così come in alcune comunità nate dall’emigrazione, in particolare in Brasile, dove il talian, derivato principalmente dal veneziano, è ancora utilizzato. Questa permanenza ricorda che una lingua può sopravvivere a lungo allo Stato che l’ha portata.

Il caso del veneziano, del resto, non è isolato. La penisola italiana possiede una straordinaria diversità linguistica ereditata dalla sua storia. Il napoletano, il siciliano, il piemontese, il lombardo, il ligure, l’emiliano-romagnolo, il friulano, il sardo e molte altre lingue storiche continuano a essere parlate, trasmesse e preservate dalle loro comunità. A lungo definite “dialetti”, esse costituiscono in realtà un patrimonio culturale di immensa ricchezza, riflesso della storia complessa degli antichi Stati italiani e delle loro identità regionali. La loro preservazione partecipa alla salvaguardia di una memoria collettiva che supera ampiamente i confini amministrativi contemporanei.

L’eredità della Serenissima supera così i palazzi di marmo, i canali o i capolavori del Rinascimento. Vive in una lingua, in una letteratura, nelle tradizioni popolari e nel ricordo di una Repubblica che, per più di mille anni, fece risplendere Venezia su tutto il Mediterraneo.

A più di due secoli dalla sua scomparsa, la Repubblica di Venezia continua ad affascinare storici, viaggiatori e amanti dell’Italia. La sua caduta ricorda che gli Stati possono scomparire sotto l’effetto dei rapporti di forza internazionali, ma che una civiltà non si cancella con la firma di un trattato. Finché la sua lingua viene parlata, la sua letteratura letta e la sua memoria custodita, la Serenissima rimane ben viva nel cuore dei Veneziani e nel patrimonio culturale europeo.

Georges Orazio Spido
Presidente dell’Alleanza Italiana Universale

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The End of the Republic of Venice: The Fall of a State, the Survival of a People

On May 12, 1797, Europe witnessed the disappearance of a State that had seemed eternal. After more than a thousand years of existence, the Republic of Venice, the Serenissima, ceased to be a sovereign nation. Few States can claim such longevity. For over a millennium, Venice was a maritime, commercial, and diplomatic power whose influence extended far beyond the shores of the Adriatic. And yet, in just a few weeks, the work of centuries collapsed under the blows of the French Revolutionary Wars and the ambitious policy of Napoleon Bonaparte.

The end of the Republic of Venice was not merely an episode in Italian history. It marked the disappearance of an original political model, founded on institutions of remarkable stability, but also the end of a Mediterranean balance that had shaped Europe since the Middle Ages.

For centuries, the Serenissima had built its prosperity on trade. Its ships sailed the Mediterranean as far as the Levant, connecting Europe to the markets of the East. Its Arsenal impressed travelers with its organization, while its diplomats maintained relations with all the great powers of their time. This success rested not only on wealth, but also on efficient administration and remarkable institutional continuity.

But no power is eternal.

From the sixteenth century onward, the great maritime discoveries gradually shifted the center of world trade toward the Atlantic Ocean. The Portuguese, then the Spaniards, opened new routes to Asia, reducing the strategic importance of the Mediterranean. At the same time, the Ottoman Empire continued its expansion and deprived Venice of several of its eastern possessions. Slowly, the Republic lost the advantage that had made its fortune.

To these economic difficulties was added a certain political rigidity. Power remained concentrated in the hands of a small number of patrician families. This system, which had long guaranteed the stability of the Republic, now struggled to respond to the rapid transformations of modern Europe.

When Napoleon Bonaparte launched his Italian campaign in 1796, Venice attempted to preserve its neutrality. This strategy had often enabled it to weather European crises. But in the face of the French army, neutrality was no longer enough. Incidents multiplied, and Bonaparte accused the Republic of supporting his enemies. This pretext allowed him to impose his conditions on a power now incapable of resisting.

On May 12, 1797, the Great Council voted to abolish the Republic. The last doge, Ludovico Manin, abdicated. A few days later, French troops entered the city of the Doges. The emblems of the Lion of Saint Mark were removed, the old institutions were dissolved, and a page of more than a thousand years of history came to an end.

The greatest paradox occurred a few months later. By the Treaty of Campo Formio, signed on October 17, 1797, Napoleon handed Venice over to the Austrian Empire in exchange for strategic advantages elsewhere in Europe. The man who claimed to carry the ideals of freedom and the sovereignty of peoples ultimately treated the Serenissima as a mere bargaining chip in diplomacy. The Venetians were never consulted about their future.

And yet, if the State disappeared, the people remained.

Venetian identity did not rest only on its institutions. It was also expressed in its language, its literature, its traditions, and its singular relationship with the sea. Venetian was the language of daily life, but also of commerce, administration, and many writers.

Among them, Carlo Goldoni occupies a major place. Born in Venice in 1707, he is considered one of the greatest European playwrights. By giving Venetian an important role in several of his comedies, he immortalized the inhabitants of the lagoon, their ways of speaking, their customs, and their humor. His works remain, even today, a precious testimony to eighteenth-century Venetian society. Through his theater, Goldoni helped make Venetian a fully fledged language of literary creation, demonstrating that it could express both the richness of daily life and the subtleties of human comedy.

The disappearance of the Republic therefore did not lead to the disappearance of its culture. Even today, Venetian continues to be spoken in much of Veneto, as well as in certain communities born of emigration, especially in Brazil, where Talian, derived mainly from Venetian, is still used. This continuity reminds us that a language can long outlive the State that once carried it.

Nor is the case of Venetian an isolated one. The Italian peninsula possesses an extraordinary linguistic diversity inherited from its history. Neapolitan, Sicilian, Piedmontese, Lombard, Ligurian, Emilian-Romagnol, Friulian, Sardinian, and many other historic languages continue to be spoken, transmitted, and preserved by their communities. Long described as “dialects,” they are in reality a cultural heritage of immense richness, reflecting the complex history of the former Italian States and their regional identities. Their preservation contributes to safeguarding a collective memory that extends far beyond contemporary administrative borders.

The legacy of the Serenissima therefore goes beyond marble palaces, canals, or Renaissance masterpieces. It lives in a language, in a literature, in popular traditions, and in the memory of a Republic that, for more than a thousand years, made Venice shine across the whole Mediterranean.

More than two centuries after its disappearance, the Republic of Venice continues to fascinate historians, travelers, and lovers of Italy. Its fall reminds us that States can disappear under the pressure of international power struggles, but that a civilization is not erased by the signing of a treaty. As long as its language is spoken, its literature read, and its memory preserved, the Serenissima remains very much alive in the hearts of Venetians and in the cultural heritage of Europe.

Georges Orazio Spido,
President of the Universal Italian Alliance

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