🇮🇹 VICTOR-EMMANUEL II ET L’UNIFICATION ITALIENNE
Entre idéal national, conquêtes territoriales, intérêts économiques et ambitions des grandes puissances européennes
POUR NOUS, ITALIENS DU MONDE, CONNAÎTRE NOTRE HISTOIRE, C’EST COMPRENDRE QUI NOUS SOMMES
Pour nous, Italiens du monde, enfants et descendants de l’émigration italienne, il est essentiel de connaître l’histoire de notre pays d’origine.
Car dans cette histoire, il y a aussi la nôtre.
Il y a celle de nos parents, de nos grands-parents, de ces millions d’hommes et de femmes qui ont quitté leur terre natale pour chercher ailleurs du travail, de quoi nourrir leurs familles et l’espoir d’une existence meilleure.
Il y a l’histoire de ces départs, de ces trains, de ces bateaux, de ces séparations douloureuses, mais aussi celle du courage, du travail, de la dignité et de l’intégration dans les pays qui les ont accueillis.
Pour comprendre cette immense émigration italienne, il faut remonter à ses origines et notamment aux événements qui ont donné naissance à l’Italie moderne.
L’unification italienne de 1861 constitue une étape fondamentale de notre histoire. Mais cette histoire nous a été principalement transmise à travers le récit des vainqueurs.
Comme souvent, ceux qui remportent les guerres, fondent les États et exercent le pouvoir deviennent aussi ceux qui écrivent le récit officiel de la nation.
Victor-Emmanuel II est ainsi devenu le « Père de la Patrie ». Cavour, son grand architecte politique. Garibaldi, son héros populaire.
Mais que savons-nous réellement de cette unification ?
Quelle fut la situation économique des différents États italiens avant 1861 ? Quel rôle jouèrent Napoléon III et la France ? Pourquoi la Savoie et Nice furent-elles cédées ? Quels furent les intérêts de l’Angleterre ? Et quelles conséquences cette unification eut-elle pour les populations du Nord comme du Sud ?
Il faut aussi s’interroger sur une opposition qui traverse encore aujourd’hui certains discours : celle entre l’Italie du Nord et l’Italie du Sud.
Pour nous, Italiens du monde, cette division n’a pas de raison d’être.
Nous savons que nos parents sont partis du Piémont, de la Lombardie, de la Vénétie, du Frioul, de l’Émilie-Romagne, de la Toscane, des Abruzzes, de la Campanie, de la Calabre, des Pouilles, de la Sicile, de la Sardaigne et de toutes les autres terres italiennes.
À l’étranger, ils ont souvent partagé les mêmes métiers, les mêmes difficultés, les mêmes humiliations parfois, les mêmes espoirs et la même volonté de construire un avenir pour leurs enfants.
Le mineur venu de Sicile, le maçon venu du Frioul, l’ouvrier venu de Lombardie ou le paysan venu de Vénétie appartenaient à une même histoire humaine.
Ils étaient Italiens.
Et leurs descendants le sont aussi par leurs origines, leur mémoire et leur héritage culturel, quelle que soit leur nationalité actuelle.
Nous sommes les héritiers d’un peuple unique, riche de ses diversités régionales, mais uni par une histoire et une mémoire communes.
C’est dans cet esprit, sans chercher à opposer les Italiens entre eux, qu’il est important de revenir sur la naissance de notre nation.
1. AVANT 1861 : UNE ITALIE DIVISÉE EN PLUSIEURS ÉTATS
Au milieu du XIXe siècle, l’Italie n’existe pas encore comme État unifié.
La péninsule est partagée entre plusieurs États indépendants ou soumis à l’influence de grandes puissances étrangères.
Au Nord-Ouest se trouve le royaume de Piémont-Sardaigne, gouverné par la maison de Savoie.
Au Nord-Est, la Lombardie et la Vénétie sont sous domination autrichienne.
Au centre subsistent notamment le grand-duché de Toscane et les États pontificaux, gouvernés par le pape.
Au Sud, le royaume des Deux-Siciles, dirigé par la dynastie des Bourbons, s’étend de Naples jusqu’à la Sicile.
Ces différents États possèdent leurs lois, leurs administrations, leurs armées, leurs monnaies et leurs politiques économiques.
Leurs populations parlent souvent davantage les langues et dialectes régionaux que l’italien littéraire.
Pourtant, depuis plusieurs décennies, un mouvement intellectuel, culturel et politique cherche à construire une unité italienne.
C’est le Risorgimento.
Mais derrière cet idéal commun se cachent des conceptions profondément différentes.
Certains souhaitent une république. D’autres une fédération d’États. D’autres encore une monarchie constitutionnelle.
Giuseppe Mazzini défend une Italie républicaine.
Garibaldi incarne une conception populaire, révolutionnaire et patriotique de l’unité.
Cavour, lui, souhaite réaliser cette unité autour de la monarchie de Savoie.
C’est finalement cette dernière solution qui l’emportera.
2. LE ROYAUME DES DEUX-SICILES : UN SUD QUI N’ÉTAIT PAS DÉPOURVU DE RICHESSES
Contrairement à certaines représentations simplificatrices, l’Italie méridionale n’était pas, avant l’unification, une terre entièrement dépourvue de richesses ou d’activités industrielles.
Naples était l’une des grandes capitales européennes, possédant une vie culturelle, scientifique, commerciale et administrative importante.
Le royaume des Deux-Siciles disposait de manufactures, d’établissements métallurgiques, de chantiers navals, d’activités agricoles et commerciales considérables.
L’établissement de Pietrarsa, près de Naples, représentait un centre important de construction et de réparation ferroviaire.
En 1839, la première ligne de chemin de fer de la péninsule italienne était inaugurée entre Naples et Portici.
La Sicile occupait une position majeure dans le commerce du soufre, matière première essentielle à l’industrie chimique européenne.
Le royaume possédait également d’importantes réserves monétaires et des institutions bancaires anciennes.
Mais il serait historiquement incorrect d’en conclure que le Sud était globalement plus riche et plus développé que le Nord.
La société méridionale restait marquée par de profondes inégalités, une pauvreté rurale importante, un faible niveau d’instruction et des structures agraires souvent défavorables aux paysans.
Certaines activités industrielles étaient modernes, tandis que de vastes régions demeuraient essentiellement agricoles.
La réalité est donc plus complexe : le Sud possédait des richesses et des compétences réelles, mais aussi des fragilités économiques et sociales profondes.
Cette situation doit être comprise avant d’examiner les conséquences de l’unification.
3. VICTOR-EMMANUEL II : UN ROI QUI HÉRITE D’UN ÉTAT AMBITIEUX ET ENDETTÉ
Victor-Emmanuel II accède au trône du royaume de Sardaigne en 1849, après l’abdication de son père Charles-Albert, vaincu par l’Autriche à Novare.
Il hérite d’un État qui cherche à se moderniser, à renforcer son armée et à s’affirmer face à la domination autrichienne.
L’homme déterminant de cette politique sera Camillo Benso, comte de Cavour, devenu président du Conseil en 1852.
Cavour comprend que le Piémont ne pourra pas réaliser seul l’unification italienne.
Il lui faut des alliances militaires, des soutiens diplomatiques et des ressources financières considérables.
Le Piémont développe ses chemins de fer, ses infrastructures et son industrie, mais cette modernisation s’accompagne d’un endettement important.
La participation à la guerre de Crimée entre 1855 et 1856, puis les campagnes militaires contre l’Autriche, alourdissent encore ses finances.
Au moment de la création du royaume d’Italie, la dette cumulée des anciens États représente environ 2,4 milliards de lires.
Sur cette somme, environ 1,32 milliard provient du seul royaume de Piémont-Sardaigne, contre environ 658 millions pour le royaume des Deux-Siciles.
Le Piémont représente donc plus de la moitié de la dette publique héritée par le nouvel État.
Or, l’unification politique s’accompagne de l’unification de la dette.
Les charges financières des anciens États sont désormais réparties à l’échelle du nouveau royaume.
Cela signifie que les territoires annexés participent également au remboursement d’une partie des dépenses engagées auparavant par le Piémont.
L’unification a ainsi entraîné un transfert de charges des territoires les moins endettés vers ceux qui l’étaient davantage, au premier rang desquels se trouvait le Piémont.
Cette réalité financière est historiquement documentée.
Elle ne signifie pas que l’unification fut organisée uniquement pour effacer les dettes piémontaises, mais elle démontre que l’unité politique s’accompagna d’une profonde redistribution des obligations économiques.
4. NAPOLÉON III : L’ALLIÉ FRANÇAIS SANS LEQUEL L’UNITÉ ITALIENNE AURAIT ÉTÉ DIFFÉRENTE
L’unification italienne ne peut être comprise sans examiner le rôle de Napoléon III.
En juillet 1858, l’empereur des Français rencontre secrètement Cavour à Plombières-les-Bains.
Les deux hommes envisagent une intervention militaire contre l’Autriche.
Napoléon III souhaite affaiblir la domination autrichienne en Italie, mais il défend également les intérêts de la France.
En échange de son intervention, il entend obtenir des compensations territoriales.
Ces compensations concernent la Savoie et Nice, possessions historiques de la monarchie de Savoie.
En 1859, les armées françaises et piémontaises affrontent les Autrichiens.
Les victoires de Magenta, le 4 juin, et de Solférino-San Martino, le 24 juin, sont décisives.
La France paie un lourd tribut humain.
Napoléon III, inquiet de l’ampleur du conflit et des réactions européennes, conclut cependant l’armistice de Villafranca avec l’Autriche.
La Lombardie rejoint le royaume de Sardaigne, mais la Vénétie reste autrichienne.
L’unification est encore loin d’être achevée.
La Savoie et Nice : le prix territorial de l’alliance française
Le 24 mars 1860, le traité de Turin officialise le rattachement de la Savoie et de l’arrondissement de Nice à la France, sous réserve de consultations des populations.
Ces consultations auront bien lieu, mais leur organisation et leur liberté demeurent des sujets de discussion historique.
Pour Victor-Emmanuel II, il s’agit d’accepter la perte de territoires de son royaume en échange des avantages politiques et militaires obtenus grâce à l’alliance française.
Pour Garibaldi, né à Nice en 1807, cette décision constitue une immense déception.
Il considère que sa terre natale a été sacrifiée dans une négociation entre souverains.
Il faut mesurer toute la portée de cette situation.
Pour construire un royaume italien plus vaste, Victor-Emmanuel II accepte de céder à la France une partie des terres historiques de sa propre dynastie.
L’unification italienne n’est donc pas uniquement le résultat d’un élan patriotique. Elle résulte aussi de négociations territoriales entre grandes puissances.
5. L’ANGLETERRE : UNE PUISSANCE DONT LES INTÉRÊTS DÉPASSENT LARGEMENT LES FRONTIÈRES ITALIENNES
Si la France joue un rôle militaire déterminant dans la guerre contre l’Autriche, l’Angleterre exerce une influence diplomatique, maritime et commerciale majeure.
Au XIXe siècle, la Grande-Bretagne est la première puissance industrielle et maritime mondiale.
Sa prospérité dépend largement du commerce international et de sa capacité à protéger les grandes routes maritimes.
La Méditerranée constitue donc un espace stratégique essentiel.
Les Britanniques disposent de Gibraltar, à l’entrée occidentale de la Méditerranée, et de Malte, au centre de cette mer.
Entre ces deux positions se trouve la Sicile.
Cette situation géographique explique l’intérêt particulier que Londres porte au royaume des Deux-Siciles.
Pour les Britanniques, la question italienne ne concerne pas uniquement le devenir d’un peuple.
Elle concerne également la sécurité de leurs voies commerciales, leurs investissements, leurs relations avec les États méditerranéens et l’équilibre des puissances européennes.
Empêcher une domination française ou autrichienne
La Grande-Bretagne souhaite éviter qu’une seule puissance continentale exerce une influence excessive sur l’Italie et la Méditerranée.
Elle se méfie de l’Autriche, qui contrôle des territoires italiens, mais également des ambitions de Napoléon III.
La naissance d’un État italien autonome peut représenter une solution favorable aux intérêts britanniques.
Une Italie suffisamment forte pour exister face à l’Autriche et à la France, mais ouverte aux échanges commerciaux avec Londres.
Il ne faut cependant pas imaginer que cette politique britannique fut définie dès l’origine selon un plan unique et immuable.
Les positions du gouvernement anglais évoluèrent avec les événements.
Londres fut notamment prudente face à la guerre franco-autrichienne de 1859, avant de soutenir plus nettement l’unification au cours de l’année 1860.
6. LE SOUFRE SICILIEN : UNE RICHESSE À L’ORIGINE D’UN CONFLIT AVEC L’ANGLETERRE
Pour comprendre l’importance économique de la Sicile, il faut remonter aux années précédant l’unification.
Au XIXe siècle, le soufre est une matière première indispensable à l’industrie.
Il entre notamment dans la fabrication de l’acide sulfurique, utilisé dans de nombreux procédés industriels, et participe à la production de poudre à canon.
La Sicile occupe une place considérable dans le commerce mondial du soufre.
Les négociants britanniques sont fortement implantés dans ce secteur.
En 1838, Ferdinand II, roi des Deux-Siciles, décide d’accorder à des entrepreneurs français des privilèges commerciaux concernant le soufre sicilien.
Cette décision menace les intérêts des négociants anglais, qui bénéficiaient auparavant d’une position avantageuse.
La crise devient diplomatique.
En 1840, la Grande-Bretagne exerce une pression navale sur le royaume des Deux-Siciles et prend des mesures contre des navires napolitains.
L’affaire se résout finalement par une médiation française et l’abandon des dispositions contestées.
Cet épisode démontre que Londres était prête à utiliser sa puissance maritime pour défendre ses intérêts commerciaux dans le royaume bourbonien.
Il montre aussi que les relations entre l’Angleterre et Naples étaient parfois profondément conflictuelles.
Mais il ne prouve pas que les Britanniques avaient, dès cette époque, organisé un projet destiné à renverser la monarchie bourbonienne.
Il révèle surtout que la Sicile représentait un enjeu économique et stratégique majeur pour la Grande-Bretagne.
7. GARIBALDI, L’EXPÉDITION DES MILLE ET LES NAVIRES ANGLAIS À MARSALA
Le 11 mai 1860, Giuseppe Garibaldi débarque à Marsala, en Sicile, à la tête d’environ mille volontaires.
Cette expédition est destinée à bouleverser le destin du royaume des Deux-Siciles.
Garibaldi est un patriote convaincu, profondément attaché à l’idée d’une Italie unifiée.
Mais il est également républicain, alors que Victor-Emmanuel II représente la monarchie.
Leur alliance sera donc celle de deux hommes poursuivant un objectif national commun, sans partager les mêmes convictions politiques.
Un événement particulier accompagne le débarquement de Marsala.
Deux bâtiments britanniques, le HMS Argus et le HMS Intrepid, se trouvent dans le port.
Leur présence est officiellement liée à la protection des établissements et des ressortissants britanniques.
Marsala abrite alors des intérêts commerciaux anglais importants, notamment dans le secteur du vin.
Lorsque les bâtiments de guerre bourboniens arrivent, les volontaires garibaldiens commencent déjà à débarquer.
La présence des navires britanniques contribue à rendre la situation délicate pour les commandants napolitains.
Il leur faut éviter un incident avec la Royal Navy.
Le bombardement intervient tardivement.
Depuis lors, cette présence britannique a nourri de nombreuses interrogations.
Certains y ont vu la preuve d’une opération délibérément organisée pour favoriser Garibaldi.
D’autres considèrent que les navires anglais se trouvaient simplement sur place pour protéger leurs intérêts.
Les documents disponibles permettent d’affirmer que la présence britannique a compté dans le déroulement de l’événement.
Ils ne permettent pas, en revanche, d’établir avec certitude que Londres avait ordonné à sa marine d’assurer le succès militaire du débarquement.
La distinction entre une influence réelle et une intervention volontairement organisée est essentielle pour comprendre honnêtement cet épisode.
8. LE VÉRITABLE RÔLE DÉCISIF DE L’ANGLETERRE : LA DIPLOMATIE
Le soutien britannique apparaît beaucoup plus clairement sur le terrain diplomatique.
En 1860, après les succès de Garibaldi, le royaume des Deux-Siciles tente d’obtenir une intervention internationale pour arrêter sa progression.
Le gouvernement bourbonien recherche notamment une médiation franco-britannique qui pourrait imposer un armistice.
Mais Londres refuse.
Le 26 juillet 1860, Lord John Russell, ministre britannique des Affaires étrangères, confirme devant la Chambre des communes que le gouvernement napolitain a demandé une médiation accompagnée, si nécessaire, de l’emploi de la force.
La Grande-Bretagne refuse de participer à une telle opération.
Officiellement, elle défend le principe de non-intervention.
Mais cette position a des conséquences majeures.
En refusant de soutenir une intervention destinée à arrêter Garibaldi, Londres favorise indirectement la poursuite de son expédition.
Elle contribue aussi à empêcher la formation d’une coalition européenne contre les forces engagées dans la conquête du Sud.
C’est probablement là que se trouve l’une des interventions britanniques les plus importantes dans l’histoire du Risorgimento.
L’Angleterre n’a pas eu besoin de conquérir militairement le royaume des Deux-Siciles pour contribuer à modifier son destin.
Sa diplomatie a pesé lourdement sur le déroulement des événements.
9. L’ANGLETERRE ET LES INTÉRÊTS COMMERCIAUX D’UNE ITALIE UNIFIÉE
La naissance d’un État italien unifié présente également des avantages économiques pour Londres.
L’Angleterre est alors la grande puissance du libre-échange.
Elle exporte ses machines, ses textiles, ses produits métallurgiques et de nombreux biens manufacturés.
Elle importe des matières premières et investit dans les échanges internationaux.
Cavour, de son côté, défend une politique économique relativement libérale et favorable à l’ouverture commerciale.
Le Piémont réduit progressivement ses barrières douanières.
Après l’unification, cette orientation est étendue au nouveau royaume d’Italie.
Les anciennes frontières douanières entre États italiens disparaissent.
Un marché national se constitue.
Pour les industriels britanniques, cette évolution peut offrir de nouvelles possibilités commerciales.
Mais pour certaines entreprises italiennes, notamment dans le Sud, elle entraîne aussi une concurrence plus difficile.
Des établissements industriels autrefois protégés par les politiques douanières bourboniennes doivent désormais affronter la concurrence d’autres producteurs italiens et étrangers.
Certaines activités s’adaptent. D’autres déclinent.
Il serait abusif d’attribuer toutes les difficultés industrielles méridionales à l’Angleterre ou à la disparition des protections douanières.
Mais il faut reconnaître que l’unification économique ne produisit pas les mêmes effets dans toutes les régions et tous les secteurs.
Les intérêts du commerce britannique et ceux des populations italiennes ne coïncidaient pas nécessairement.
10. MALTE, LA SICILE ET LE FUTUR CANAL DE SUEZ : UNE STRATÉGIE MÉDITERRANÉENNE
La dimension géographique de cette histoire est fondamentale.
La Grande-Bretagne contrôle Gibraltar et Malte, deux positions qui lui permettent de surveiller et de protéger les grandes routes maritimes méditerranéennes.
La Sicile se trouve au cœur de cet espace.
En 1859 commencent les travaux du canal de Suez, qui sera inauguré en 1869.
Ce canal modifiera profondément les routes commerciales entre l’Europe et l’Asie.
La Méditerranée prendra alors une importance nouvelle dans les communications avec l’Inde et les possessions britanniques.
Au moment de l’unification italienne, le canal n’est encore qu’un chantier.
Mais les enjeux du commerce maritime méditerranéen sont déjà parfaitement connus.
Pour Londres, l’émergence d’une Italie entretenant des relations amicales avec la Grande-Bretagne peut contribuer à préserver l’équilibre stratégique de cette région.
La diplomatie britannique ne s’explique donc pas exclusivement par une sympathie envers les patriotes italiens.
Elle doit également être replacée dans une stratégie européenne et mondiale.
11. LA CHUTE DU ROYAUME DES DEUX-SICILES ET LA NAISSANCE D’UN NOUVEL ÉTAT
Les victoires de Garibaldi entraînent l’effondrement progressif de l’autorité bourbonienne.
En septembre 1860, il entre à Naples.
François II, dernier roi des Deux-Siciles, se replie avec les forces qui lui restent.
Dans le même temps, l’armée piémontaise descend vers le Sud après avoir traversé les Marches et l’Ombrie, territoires pontificaux.
Le 26 octobre 1860, Garibaldi rencontre Victor-Emmanuel II à Teano, selon la localisation traditionnellement retenue.
La rencontre symbolise le transfert du pouvoir et des conquêtes garibaldiennes au souverain de Savoie.
C’est un moment profondément paradoxal.
Garibaldi, qui défendait depuis longtemps des convictions républicaines, contribue finalement à la création d’une monarchie.
Le 17 mars 1861, Victor-Emmanuel II est proclamé roi d’Italie.
Il conserve son numéro dynastique : Victor-Emmanuel II, et non Victor-Emmanuel Ier d’Italie.
Ce détail est symboliquement révélateur.
Le nouvel État apparaît juridiquement et institutionnellement comme une extension du royaume de Sardaigne plutôt que comme une construction entièrement nouvelle issue de l’égalité des anciens États italiens.
Cependant, l’unification reste incomplète.
La Vénétie ne rejoindra le royaume qu’en 1866, à la suite de la troisième guerre d’indépendance, avec une cession autrichienne passant par la France de Napoléon III.
Rome sera intégrée en 1870, après le retrait de la protection militaire française du pouvoir temporel du pape.
L’Italie unifiée s’est donc construite progressivement, entre 1859 et 1870, au rythme des guerres et des bouleversements européens.
12. QUE DEVIENNENT LES RICHESSES ET LES INSTITUTIONS DU SUD APRÈS L’UNIFICATION ?
L’annexion du royaume des Deux-Siciles entraîne la disparition de ses institutions politiques indépendantes.
Son administration est progressivement intégrée à celle du nouvel État.
Son armée disparaît en tant que force souveraine.
Ses finances, ses dettes, ses établissements bancaires et ses infrastructures entrent dans le nouvel ensemble national, selon des modalités qui évoluent au cours des années suivantes.
Les ressources publiques des anciens États sont désormais gérées dans un cadre italien commun.
Cette transformation ne signifie pas que toutes les richesses méridionales ont simplement été transférées physiquement vers le Piémont.
Mais elle provoque une redistribution du pouvoir économique, administratif et financier.
La centralisation favorise Turin, première capitale du nouveau royaume, puis Florence et Rome, qui lui succéderont.
Les décisions concernant les territoires méridionaux sont prises dans un cadre politique dominé au départ par les élites de l’ancien Piémont et les nouveaux représentants de la monarchie italienne.
Pour une partie des populations du Sud, l’unité signifie donc aussi la perte d’une autonomie politique et administrative.
L’extension du service militaire, l’évolution de la fiscalité, les nouvelles règles économiques et les transformations foncières provoquent de nombreuses tensions.
Toutes ces mesures n’ont pas les mêmes conséquences selon les catégories sociales.
Mais elles participent à une profonde modification de la vie quotidienne.
13. LA VIOLENCE APRÈS L’UNIFICATION : LE BRIGANDAGE ET LA RÉPRESSION
L’unification ne met pas immédiatement fin aux affrontements.
Dans plusieurs régions méridionales, des révoltes éclatent.
Elles regroupent des acteurs très différents : anciens soldats bourboniens, paysans mécontents, partisans du roi déchu, bandes armées et populations hostiles aux nouvelles autorités.
Ce mouvement est généralement désigné sous le nom de brigandage post-unitaire.
Le terme lui-même mérite d’être interrogé, car il rassemble des phénomènes distincts.
Certains groupes sont engagés dans une résistance politique à l’annexion.
D’autres poursuivent des objectifs locaux ou sociaux.
D’autres encore pratiquent effectivement le banditisme et la violence criminelle.
La monarchie italienne répond par une mobilisation militaire considérable et une répression sévère.
La loi Pica de 1863 établit notamment des mesures d’exception contre le brigandage dans les provinces concernées.
Les affrontements provoquent des milliers de morts, des arrestations et de grandes souffrances parmi les populations civiles.
Il serait trompeur de présenter tous les insurgés comme de simples criminels.
Mais il serait également inexact d’en faire tous des combattants d’une même cause patriotique méridionale.
Cette période révèle néanmoins une réalité fondamentale : l’unification de l’État italien ne signifiait pas que toutes les populations avaient immédiatement accepté le nouvel ordre politique.
14. DE L’UNIFICATION À L’ÉMIGRATION : COMMENT SE CONSTRUIT LA QUESTION MÉRIDIONALE ?
C’est ici que notre propre histoire, celle des Italiens du monde, commence à rejoindre directement celle du Risorgimento.
L’unification n’a pas créé à elle seule la pauvreté italienne.
Les difficultés agricoles, le manque de terres, les inégalités sociales et les déséquilibres économiques existaient auparavant dans de nombreuses régions.
Mais l’unification transforme profondément les conditions politiques et économiques dans lesquelles ces problèmes évoluent.
Dans le Sud, la question agraire reste largement irrésolue.
Dans certaines régions du Nord, notamment en Vénétie, la pauvreté rurale demeure également très importante.
Il faut d’ailleurs rappeler que la Vénétie ne rejoint le royaume d’Italie qu’en 1866.
Quelques années plus tard, les départs vers l’étranger se multiplient.
Les populations fuient le manque de travail, la faiblesse des revenus agricoles, l’endettement, la pression démographique et les difficultés d’accès à la terre.
À partir des années 1870, puis surtout à la fin du XIXe siècle, l’émigration italienne prend une ampleur considérable.
Les départs concernent d’abord fortement certaines régions septentrionales, dont la Vénétie et le Frioul.
Par la suite, les régions méridionales participent massivement au mouvement, particulièrement vers les Amériques.
Au XXe siècle, notamment après la Seconde Guerre mondiale, de nouvelles vagues se dirigent vers la France, la Belgique, la Suisse, l’Allemagne et d’autres pays européens.
Entre les décennies qui suivent l’unification et les années 1960, les statistiques italiennes enregistrent environ vingt-six millions de départs vers l’étranger.
Ce chiffre représente des mouvements migratoires et non vingt-six millions de personnes distinctes, certains migrants étant partis plusieurs fois ou revenus en Italie.
Mais il donne la mesure de l’immense phénomène humain qui marque notre histoire nationale.
L’unification a créé un État italien, mais elle n’a pas immédiatement donné à tous les Italiens les moyens de vivre dignement sur leur propre terre.
15. LE NORD ET LE SUD : UNE FRACTURE HISTORIQUE QUI NE DOIT PAS DIVISER LES ITALIENS
L’une des conséquences durables de l’histoire italienne est la persistance de la questione meridionale, la question méridionale.
Dès la seconde moitié du XIXe siècle, des intellectuels et des responsables politiques cherchent à comprendre les disparités entre le Nord et le Sud.
Ces différences s’expliquent par une accumulation de facteurs historiques, géographiques, économiques, sociaux et politiques.
Il serait injuste de faire porter à Victor-Emmanuel II et à l’unification la responsabilité exclusive de toutes les difficultés ultérieures du Mezzogiorno.
Mais il serait également injuste de nier les déséquilibres engendrés ou aggravés par certaines politiques du nouvel État.
Il faut surtout refuser que ces différences deviennent le prétexte à des jugements de valeur entre Italiens.
Le Nord n’est pas une Italie supérieure.
Le Sud n’est pas une Italie inférieure.
Ce sont deux ensembles de régions, eux-mêmes très divers, avec leurs histoires, leurs cultures, leurs réussites, leurs blessures et leurs difficultés.
Et cette réalité apparaît avec une force particulière lorsque l’on regarde l’émigration italienne.
Car à l’étranger, les Italiens ont souvent découvert qu’ils partageaient bien davantage que ce qui pouvait les séparer dans leur pays d’origine.
Le mineur calabrais et l’ouvrier vénitien pouvaient vivre dans les mêmes quartiers.
Le maçon frioulan et le travailleur sicilien pouvaient affronter les mêmes préjugés.
Leurs enfants pouvaient fréquenter les mêmes écoles, apprendre la même langue du pays d’accueil et grandir avec une double appartenance culturelle.
La société qui les accueillait ne faisait d’ailleurs pas toujours la distinction entre les différentes régions de leur origine.
Ils étaient Italiens.
Et c’est souvent loin de l’Italie que cette conscience commune s’est renforcée.
16. VICTOR-EMMANUEL II : PÈRE DE LA PATRIE OU SOUVERAIN D’UNE CONQUÊTE ?
Il est maintenant possible de revenir à la question initiale.
Victor-Emmanuel II fut-il le grand artisan de l’unité italienne ou le bénéficiaire d’une succession de conquêtes et de circonstances diplomatiques favorables ?
L’histoire permet de répondre qu’il participa à la réalisation d’un projet national longtemps espéré par une partie importante des patriotes italiens.
Mais elle montre aussi qu’il poursuivit l’expansion de sa dynastie et de son royaume.
Il bénéficia de l’action politique de Cavour, de l’intervention française contre l’Autriche, du mouvement révolutionnaire de Garibaldi et de la politique diplomatique britannique.
La maison de Savoie sortit considérablement renforcée de ces événements.
Les institutions piémontaises devinrent le socle du nouvel État.
Les territoires annexés entrèrent dans un ensemble centralisé dont ils n’avaient pas tous souhaité la forme.
La naissance de l’Italie moderne fut donc à la fois une réussite du mouvement national, une victoire monarchique et une transformation profonde des rapports de force européens.
C’est toute cette complexité qu’il faut transmettre.
Il ne s’agit ni de détruire les symboles nationaux, ni de nier le courage des patriotes, ni de réhabiliter aveuglément les anciens régimes.
Il s’agit de rappeler que l’histoire d’une nation ne se résume jamais à celle de ses vainqueurs.
Elle appartient aussi aux peuples, aux familles, aux travailleurs, aux vaincus, aux oubliés et à ceux qui, parfois, ont dû quitter la terre sur laquelle cette nation venait de naître.
CONCLUSION — NOTRE HISTOIRE D’ITALIENS DU MONDE EST AUSSI CELLE DE L’ITALIE
Pour nous, Italiens du monde, cette histoire n’est pas seulement une succession de dates, de batailles, de traités et de noms célèbres.
Elle est celle de nos origines.
Elle permet de comprendre pourquoi tant de familles italiennes ont dû prendre le chemin de l’exil.
Elle permet de comprendre pourquoi nos parents et nos grands-parents, venus de toutes les régions de la péninsule, ont construit une autre Italie au-delà des frontières nationales.
Une Italie de travailleurs, de bâtisseurs, de mineurs, d’agriculteurs, d’artisans, de commerçants, de femmes et d’hommes qui ont contribué au développement des pays qui les ont accueillis.
Une Italie qui ne s’arrêtait plus aux Alpes ou aux rivages de la Méditerranée.
Une Italie présente en France, en Suisse, en Belgique, en Allemagne, en Argentine, au Brésil, aux États-Unis, au Canada, en Australie et dans tant d’autres pays.
Nous devons connaître notre histoire dans toute sa complexité, ses grandeurs comme ses contradictions.
Nous devons pouvoir admirer les idéaux du Risorgimento tout en nous interrogeant sur ses conséquences politiques, économiques et humaines.
Nous devons comprendre que l’unification a constitué une étape majeure dans la construction de notre nation, sans prétendre qu’elle a résolu toutes les difficultés de notre peuple.
Et nous devons surtout dépasser les divisions régionales qui ont trop longtemps opposé des Italiens à d’autres Italiens.
Car pour nous, Italiens du monde, il n’existe pas deux Italies, l’une du Nord et l’autre du Sud.
Il existe une seule Italie, faite de toutes ses régions, de toutes ses traditions, de toutes ses langues locales, de toutes ses douleurs, de toutes ses réussites et de toutes ses mémoires.
Nos parents ont quitté des villages différents, des provinces différentes, parfois des régions séparées par des centaines de kilomètres.
Mais ils ont emporté avec eux une même espérance : donner à leurs enfants une vie meilleure.
Aujourd’hui, leurs descendants constituent une immense communauté humaine dispersée à travers le monde.
Nous n’avons pas à hériter des rivalités qui ont parfois divisé la péninsule.
Nous avons, au contraire, la responsabilité de préserver ce qui nous rassemble.
Connaître l’histoire de l’unification italienne, c’est aussi comprendre pourquoi des millions d’Italiens ont quitté leur pays.
Et connaître l’histoire de l’émigration italienne, c’est comprendre que notre peuple ne s’est pas seulement construit à l’intérieur des frontières de l’Italie, mais aussi partout où ses enfants ont vécu, travaillé, aimé, souffert et transmis leur héritage.
L’Italie politique est née en 1861.
Mais l’Italie des Italiens du monde s’est construite, génération après génération, sur tous les continents.
C’est cette histoire que nous devons connaître, préserver et transmettre.
Non pas pour diviser les Italiens entre eux, mais pour leur rappeler qu’ils appartiennent à une même grande histoire.
Giorgio Orazio Spido
Président de l’Alliance Italienne Universelle